Notice historique

Bien documentée, avec quelque cinquante actes notariés antérieurs à la Réforme conservés aux Archives d'Etat de Genève, en Savoie et en Italie, dont la retranscription est déposée à la fondation des archives de la famille, l'histoire de la famille Pictet, protestante depuis la Réformation, commence modestement en 1344 avec six générations de paysans de Neydens. Ce village au pied du Salève, à quelques kilomètres de Genève, aujourd'hui en Haute-Savoie, faisait alors partie du mandement épiscopal de Peney, l'un des trois avec ceux de Jussy et de Thiez, dont l'évêque de Genève, jusqu'à la Réforme, était seigneur temporel en dehors de la ville proprement dite. La famille est donc autochtone. Neydens, enclavé dans le duché de Savoie, demeurera possession de la seigneurie de Genève jusqu'en 1754, date de sa cession au royaume de Piémont-Sardaigne. Les premiers Pictet reconnaissent être sujets de l'évêque dont ils disent tenir leurs biens en tant qu'hommes liges censit. Ils reconnaissent tenir aussi des biens d'autres seigneurs, tels que les comtes de Genève, les d'Allinges-Monfrot et les Viry, dans divers fiefs de la région. Plutôt prospères, tenanciers de 1344 et 1377 de l'équivalent de quelques cinq hectares, les Pictet comptent aussi plusieurs prêtres, curés de village ou chapelains. Jean, curé de Neydens, et son frère Pierre IV fondent vers 1470 une chapelle bien dotée dans l'église paroissiale, dont les descendants de Pierre seront les patrons. La protection prometteuse de Philippe de Compey, vicaire général du diocèse, curé bénéficiaire de Neydens, avorte en 1483 quand son frère jean de Compey est contraint de céder son siège épiscopal à François de Savoie.

A la quatrième génération, Pierre Pictet acquiert, le 14 octobre 1474, le droit de bourgeoise (droit de cité) de la ville toute proche, sans que lui-même ou ses fils aillent s'y fixer. Endetté, le petit-fils de Pierre, prénommé Jean, est contraint de vendre ses biens. Effet de cette ruine autant peut-être que du triomphe de la Réforme que Genève n'a pas encore adoptée, son fils Mermet Pictet s'établit en ville dans le bourg de St-Gervais avant janvier 1530, date à laquelle on le trouve impliqué dans un tumulte qui lui vaut un blâme du Petit Conseil. En 1539, il achète une maison sise rue du Temple. Mermet, ollier, c'est-à-dire potier ou marchand d'huile, brièvement adjoint au Petit Conseil en 1540, incarne avec son cousin Jean, qui exploite des moulins à fouler sur le Rhône, une génération d'artisans. Il devait être à l'aise puisque la dot de sa fille unique, femme en 1554 de Jean Galiffe, fondeur, CC, s'élève à 112 écus soleil.

A la suivante, la huitième, son fils Ami, reçu notaire en 1552, opère l'ascension sociale. Membre en 1557 du conseil des Deux-Cents, le CC, élu en 1575 syndic de la République sans même avoir été conseiller, il ouvre la longue série des magistrats, chefs d'un Etat souverain, fort petit certes, quoique Genève fût la plus peuplée des villes de la Suisse, mais considéré dans l'Europe entière où il joua, par son rayonnement spirituel et intellectuel, un rôle sans commune mesure avec sa taille: seize membres du Petit Conseil ou conseillers d'Etat, dont douze syndics, vont, fait rare, dans les trois branches issus du fils d'Ami, le syndic Jacques, se succéder, souvent de père en fils (cinq générations dans les branches aînée et cadette), jusqu’en 1841. Aucune autre famille genevoise n’en compte autant. D’autres servent l’Eglise comme pasteurs ou professeurs, tel Bénédict, théologien fameux, reçu membre de l’Académie de Berlin en 1714. Le XVIIIe siècle voit apparaître les officiers au service de France, de Piémont-Sardaigne (trois officiers généraux), des Provinces-unies (un officier général) et d’Angleterre. La chute de l’oligarchie, en 1792, puis l’annexion de la République par la France de 1798 à 1814, ne mettent pas fin à l’influence politique de notre famille qui, avec Marc-Auguste allié Turrettini, Charles Pictet de Rochemont et Marc Pictet allié Diodati, joue un rôle en vue sous l’Empire et la Restauration. Fait presque sans autre exemple, ce rôle se soutient encore après la révolution radicale de 1846, sur les plans communal, cantonal et fédéral, avec quatre députés au Conseil National, dont l’un fut aussi juge fédéral, ou au Conseil des Etats.


Les carrières scientifiques apparaissent à la fin du XVIIIe siècle : Marc-Auguste est nommé fellow de la Royal Society de Londres en 1791, associé non résident de l’Institut de France en 1802, François-Jules membre correspondant de l’Académie des sciences en 1867 et Amé en 1922. Sans recevoir cette distinction, Adolphe, comme linguiste indo-européeaniste, Raoul, comme physicien, et Arnold, membre associé de l’Académie royale de Belgique, comme entomologiste, ont joui d’une réputation internationale. Peu de famille ont compté autant de savants. Les carrières bancaires, médiocres au XVIIIe siècles, deviennent plus fréquentes avec la fondation en 1805 de la banque qui portera notre nom dès 1848. Plus nombreuse depuis la seconde moitié du XIXe siècles avec, dans le rameau dit de Sergy, les descendants des cinq fils d’Ernest, les Pictet, presque tous fixés à Genève, continuent aujourd’hui une lignée toujours vouée aux sciences et aux professions libérales, le droit et la banque en particulier, au point que leur nom est maintenant associés à celle qui a commémoré dernièrement son deux-centième anniversaire. A la différence de presque toutes les familles patriciennes, les Pictet ne sont pas adonnés au commerce : on y trouve ni marchands drapiers, horlogers, marchands de dorure, de soie, épiciers, droguistes ou apothicaires que tant d’autres ont souvent comptés pendant des générations. Les magistratures étant peu rémunérées, ses membres n’ont de ce fait pas atteint, sous l’ancien régime, leur degré de richesse, comme en témoigne le rôle des impôts et la modestie relative de leurs propriétés. Plus près de nous, les industriels sont rares, et les entreprises de Raoul, Lucien et Eugène n’ont pas été un succès financier. Les artistes, malheureusement, se comptent sur les doigts d’une main. La veine politique, enfin, si féconde autrefois, parait tarie.
Le passé ne doit pas être un motif de vanité, mais un sujet de fierté ; mieux encore : un encouragement. Gonzague de Reynold a défini ainsi l’esprit patricien : sens de la tradition, conscience du nom, culte des morts. Notre histoire continue : ce qu’elle sera dépend de chacun de nous.

Armes: coupé au 1) de sinople au lion issant d'or, au 2) d'argent maçonné de sable. Variantes pour les chevaliers de l’Empire.
Cimier: un lion issant d'or entre deux demis-vols de sable; supports de lions.
Devises: bien faire et laisser dire; sustine et abstine (supporte et abstiens-toi).
Le plus ancien cachet est au testament du syndic Jacques Pictet, daté du 24 juillet 1629 (E.L : Dumont : Armorial genevois, Genève, Atar, 1961).

Titres :
Branche aînée : Isaac Pictet (1638-1704), étudiant à Heidelberg en 1656, a été nommé gentilhomme de sa chambre par Charles Louis, comte palatin du Rhin.
Son fils François (1667-1749), a été fait gentilhomme de la chambre de Frédéric Guillaume, Electeur de Brandebourg par lettres du 10 nombre 1687, et conseiller privé de Frédéric Guillaume I roi de Prusse en 1721.
Branche seconde : Jacques Pictet (1705-1786), colonel, ensuite lieutenant-général au service de Piémont-Sardaigne, a reçu du roi Charles-Emmanuel III le titre héréditaire de comte, le 5 novembre 1756.
Isaac Pictet de Pregny (1746-1823), fils de Jacques, nommé en 1776 gentilhomme de la chambre du roi d’Angleterre, en tant que ri de Hanovre, a pris part, le 16 mars 1789, à l’assemblée de la noblesse pour l’élection des députés du bailliage de Gex aux Etats-Généraux.
James Pictet (1777-1816), fils d’Isaac, capitaine, ensuite chef d’escadron avec le grade de colonel dans les dragons de la garde impériale, a été créé chevalier de l’Empire le 21 septembre 1808.
Le même titre a été accordé à Marc-Auguste Pictet (1752-1825), membre du Tribunat pour le département du Léman puis inspecteur général de l’université impériale, en mars 1808.
Son frère Charles Pictet allié de Rochemont (1755-1824), a été gratifié en 1814 du titre de conseiller d’état par le tsar Alexandre.
Charles-René (1787-1856), fils du précédent, conseiller de cour du tsar Alexandre, chevalier de l’ordre de Sainte-Anne, a reçu le 7 juillet 1840 du roi de Piémont-Sardaigne Charles Albert le titre héréditaire de comte.
Branche cadette : Pierre Pictet, seigneur de Sergy au Pays de Gex, colonel au service de France, a été reconnu nombre d’extraction en France, sur preuve de 1575, par lettres du 26 septembre 1777. Il a pris part, le 16 mars 1789, avec son parent Isaac Pictet de Pregny ci-dessus, à l’assemblée de la noblesse pour l’élection des députés du bailliage de Gex aux Etats-Généraux et a été créé chevalier de l’Empire par lettre du 18 mars 1809.

Sources : Paris, Bibliothèque Nationale, Département des manuscrits, PO 3166 ; Jougla de Morenas : Grand Armorial de France ; Vicomte A. Révérend : Armorial du Premier Empire, Titres, Majorats et armoiries concédées par Napoléon ; Rietstap : Armorial général ; La Roque et Barthélemy : Catalogue des gentilshommes de Bourgogne, Bresse, Bugey, Valromey et de la principautés des Dombes qui ont pris part aux assemblées de la noblesse pour l’élection des députés aux Etats-Généraux de 1789, Paris 1862 ; Henri Deonna : Lettres de noblesse et d’armoiries de famille genevoises, Archives héraldiques suisses 1917-1919.

Illustration: Anonyme, "Geneva Civitas", pour Pierre Chouet, 1655, BGE, Genève.